Le Coran rohingya : une traduction pour raviver la langue d’une minorité opprimée

9:59 - November 09, 2025
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IQNA-Le projet de traduction du Coran en langue rohingya marque une étape historique pour un peuple longtemps privé de ses droits fondamentaux.

Depuis des décennies, la minorité musulmane rohingya, originaire de l’État de Rakhine (anciennement Arakan) à l’ouest du Myanmar, fait face à la marginalisation, à l’exil forcé et à la tentative systématique d’effacement de son identité.

Dans ce contexte, la mise en place d’une traduction du Coran dans leur langue n’est pas seulement un acte religieux, mais un acte de résistance culturelle et linguistique. Ce projet vise à redonner une voix à un peuple dont la langue, la foi et la mémoire ont été réprimées.

 

Un peuple effacé de son histoire nationale

Les Rohingyas, peuple indo-aryen majoritairement musulman, habitaient historiquement la région côtière de l’Arakan, bordant le golfe du Bengale. Avant les persécutions massives de 2017, leur population était estimée à 1,4 million. Mais depuis plusieurs décennies, ils subissent une politique d’exclusion systématique de la part des autorités birmanes.

En 1982, une loi sur la citoyenneté les a officiellement privés de nationalité, les considérant comme des « étrangers » d’origine bangladaise. Cette décision a consacré leur apatridie et justifié leur exclusion sociale, économique et politique. Privés d’éducation, de soins médicaux et d’infrastructures, les Rohingyas ont vécu dans une précarité organisée.

Les vagues de violences en 1978, 1991 et 2012 ont successivement poussé des centaines de milliers d’entre eux à l’exil, principalement vers le Bangladesh. Le point culminant de cette répression est survenu en 2017, lorsque plus de 740 000 Rohingyas ont fui un génocide reconnu par l’ONU. Les Nations unies, la Cour pénale internationale et la Cour internationale de justice enquêtent depuis sur ces crimes contre l’humanité. Des figures internationales, telles que Desmond Tutu, ont comparé la situation à un système d’apartheid.

Dans cette histoire tragique, le projet de traduction du Coran apparaît comme une tentative de restaurer la dignité d’un peuple qu’on a voulu effacer de la carte et de la mémoire du monde.

 

La langue rohingya : un instrument d’identité en péril

La langue rohingya, apparentée au dialecte chittagonien du Bangladesh, est longtemps restée essentiellement orale. Durant la colonisation britannique, les échanges écrits se faisaient en anglais ou en ourdou, puis en birman après l’indépendance. Lorsque les Rohingyas écrivaient leur langue, ils utilisaient diverses formes du script arabo-persan, mais aucune n’avait été standardisée.

En 1975, un premier effort de normalisation fut entrepris, suivi en 1985 par la création d’un alphabet spécifique, le script hanifi, inventé par le savant rohingya Mohammed Hanif. Ce système d’écriture, inspiré de l’arabe mais adapté aux sons du rohingya, a été conçu en exil au Bangladesh, où Hanif vivait après avoir fui les persécutions.

L’adoption du script hanifi dans le standard Unicode en 2018 a représenté une victoire symbolique : la langue rohingya obtenait enfin une reconnaissance numérique mondiale. Google a depuis développé une police d’écriture dédiée et un clavier virtuel permet désormais d’écrire dans cette langue.

Pour Hanif, la question linguistique était essentielle : « Si un peuple n’a pas sa propre écriture, il est facile de dire qu’il n’existe pas. » La langue devient donc ici un outil de résistance face à l’effacement culturel. Le fait même de publier un texte religieux majeur dans cette langue confère au rohingya une légitimité scripturale et historique que le pouvoir birman a tenté de lui dénier.

 

Le projet de traduction du Coran : entre foi et résilience

C’est dans ce contexte que le chercheur rohingya Qutub Shah, doctorant en religions comparées à l’Université islamique internationale de Malaisie, a lancé le projet de traduction du Coran en rohingya. Il s’est associé à la maison d’édition Dakwah Corner Bookstore, spécialisée dans la diffusion de la littérature islamique à Petaling Jaya, près de Kuala Lumpur.

Conscients que la majorité des Rohingyas ne savent pas lire leur langue, les responsables du projet ont innové en commençant non pas par une version écrite, mais par une traduction orale et audiovisuelle du Coran. Ce choix reflète une approche pragmatique : l’objectif est d’abord de rendre le message du Coran accessible à tous, y compris à ceux qui ne maîtrisent pas la lecture.

Le travail a débuté en 2021 et s’est achevé à l’été 2023. Le résultat se présente sous forme d’enregistrements audio et vidéo mêlant la récitation arabe du Coran à la traduction orale en rohingya. Les traducteurs ont utilisé plusieurs sources, dont des traductions anglaises, ourdous, bengalies et birmanes publiées par le Complexe du roi Fahd de Médine.

Les récitations choisies sont celles du célèbre lecteur Muhammad Ayub, un imam né à La Mecque de parents rohingyas réfugiés, afin de créer un lien spirituel avec la communauté. La traduction, elle, est lue par Qutub Shah lui-même. Tous les enregistrements sont accessibles sur le site rohingyaquran.com, sur YouTube et via une application mobile disponible pour iOS et Android.

Ce projet constitue une démarche religieuse mais aussi identitaire : rendre la Parole divine accessible à un peuple marginalisé revient à lui redonner sa dignité spirituelle et linguistique.

قرآن روهینگیا؛ ترجمه‌ای برای احیای زبان اقلیتی سرکوب‌شده

Vers une renaissance culturelle et linguistique

Sur la base de cette traduction orale, une version écrite en script hanifi est désormais en cours d’élaboration. Les cinq premières sourates ont déjà été traduites et mises en page. Cependant, l’équipe fait face à des défis majeurs : le manque de lexique religieux rohingya, la disparition de nombreux termes et l’absence de tradition littéraire.

Les traducteurs ont dû recourir à des néologismes, à des paraphrases et parfois à plusieurs mots pour exprimer un seul terme arabe. Le travail, long et minutieux, vise à équilibrer fidélité au texte sacré et intelligibilité linguistique. Il s’agit d’une traduction explicative et commentée, intégrant des notes de contexte et des interprétations, car la langue rohingya ne dispose pas encore d’un vocabulaire théologique consolidé.

En parallèle, l’équipe a dû créer les infrastructures techniques nécessaires : mise au point d’un clavier, conception de polices d’écriture et formatage des textes selon les normes de publication coranique. Dakwah Corner Bookstore prévoit d’imprimer environ 2 000 exemplaires de cette traduction, à distribuer en Malaisie, au Bangladesh et en Arabie saoudite.

Mais l’enjeu dépasse la seule diffusion d’un texte religieux. Comme le soulignent les responsables du projet, l’initiative contribue à standardiser et revitaliser une langue en danger. En introduisant le rohingya dans le domaine du savoir religieux, elle lui confère un prestige culturel et une fonction éducative nouvelle.

Le projet illustre aussi la manière dont les technologies modernes peuvent soutenir la préservation linguistique : en diffusant le Coran sur les plateformes numériques, la traduction rohingya touche les jeunes générations, même dispersées dans les camps de réfugiés ou les diasporas.

Enfin, cette initiative ouvre la voie à d’autres projets éducatifs : manuels scolaires, programmes d’alphabétisation et enseignements religieux pourraient désormais s’appuyer sur ce modèle pour restaurer un patrimoine linguistique presque perdu.

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