
Selon Alkompis, cet acte, perçu comme une profanation par de nombreux croyants, a suscité de fortes réactions politiques, religieuses et sociales. Paradoxalement, cet événement douloureux a entraîné une augmentation notable de la demande pour des traductions du Coran en langue suédoise.
De nombreux citoyens, musulmans comme non musulmans, ont souhaité comprendre par eux-mêmes le message du texte sacré de l’islam. Ce regain d’intérêt s’inscrit dans une histoire longue et complexe de la traduction du Coran en Suède, marquée par des approches diverses, des intentions parfois contradictoires et des débats persistants sur la fidélité au texte original.
Une tradition ancienne et plurielle de traductions du Coran en Suède
Contrairement à une idée reçue, la traduction du Coran en suédois ne date pas de l’époque contemporaine. Elle remonte au XVIIIe siècle, avec les premiers travaux d’orientalistes suédois. La première traduction connue, réalisée par l’évêque Johan Adam Tingstadius à la fin du XVIIIe siècle, n’a jamais été publiée. La première traduction effectivement diffusée date de 1843 et est l’œuvre de Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe. D’autres traductions ont suivi au XIXe siècle, notamment celles de Carl Johan Tornberg, professeur de langues orientales à l’université de Lund.
Un fait marquant de cette histoire est que plus de la moitié des traductions suédoises du Coran ont été réalisées par des non-musulmans, parfois chrétiens ou juifs. Ces traducteurs étaient animés par une curiosité intellectuelle, un intérêt académique ou un sentiment de responsabilité envers leur société. Leur objectif était souvent de rendre accessible un texte fondamental de l’islam à un public suédois peu familier avec la langue arabe et la culture musulmane. Toutefois, ces traductions reflètent inévitablement les cadres intellectuels, religieux et culturels de leurs auteurs.

Les enjeux religieux et intellectuels de la traduction du Coran
La traduction du Coran pose des questions théologiques majeures. Comme le souligne le professeur Jan Hjärpe, spécialiste suédois de l’histoire des religions, le Coran est avant tout un texte sacré révélé en arabe, dont la récitation avec les règles du tajwîd fait partie intégrante de la pratique religieuse. Le texte arabe est considéré comme intangible et sacré, tandis que les traductions sont vues comme des tentatives d’explication du sens, et non comme le Coran lui-même.
Cependant, la majorité des musulmans non arabophones ne comprennent pas directement la langue du texte original. La traduction devient alors indispensable pour l’accès au sens, à condition d’être accompagnée de commentaires et de précautions méthodologiques. Les travaux universitaires suédois, notamment à partir du XIXe siècle, ont souvent abordé le Coran dans une perspective comparative, en lien avec l’hébreu, le syriaque ou le grec, principalement pour servir les études bibliques et orientales.
Ces approches académiques ont permis une meilleure connaissance du texte coranique, mais elles ont parfois introduit des interprétations éloignées de la tradition exégétique islamique. Cela explique pourquoi certaines traductions sont considérées comme problématiques par les institutions religieuses musulmanes, qui y relèvent des erreurs doctrinales ou des lectures biaisées.

Traductions contemporaines et nouveaux publics en Suède
Au XXe et au début du XXIe siècle, le contexte suédois a profondement changé. La Suède est devenue à la fois fortement sécularisée et multiculturelle, avec une population musulmane numériquement significative. Cette réalité nouvelle a modifié le public cible des traductions du Coran. Il ne s’agit plus seulement d’universitaires ou de lecteurs curieux, mais aussi de musulmans suédois en quête de compréhension religieuse.
Parmi les traductions récentes, celle de Mohammed Knut Bernström, ancien diplomate suédois converti à l’islam, occupe une place particulière. Publiée en 1998 sous le titre Koranens budskap (« Le message du Coran »), elle inclut le texte arabe, des commentaires et de nombreuses notes explicatives. Bien qu’ayant reçu une validation officielle de l’université d’al-Azhar, cette traduction a été critiquée par plusieurs chercheurs musulmans pour des interprétations jugées incompatibles avec l’orthodoxie islamique.
La dernière traduction en date, publiée en 2022 par la Fondation pour l’enseignement scandinave sous le titre Den ädla Koranen, témoigne de la volonté de proposer une version plus fidèle aux sources exégétiques classiques. L’augmentation de la demande après les incidents de profanation montre que la traduction du Coran en suédois est aujourd’hui un enjeu à la fois religieux, culturel et social, au cœur des débats sur le vivre-ensemble et la compréhension mutuelle en Suède.