Qui est le premier député musulman de France ?

14:01 - November 17, 2025
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IQNA- Les photos de jeunes filles portant le voile islamique, présentes dans la tribune des visiteurs de l’Assemblée nationale française lors d’une visite pédagogique mercredi 5 novembre, ont suscité un vif débat dans les milieux politiques et médiatiques français.

Le Rassemblement national, parti d’extrême droite, a dénoncé cette présence, tandis que la présidente de l’Assemblée a jugé  “inacceptable que de jeunes enfants puissent porter des signes religieux ostensibles dans les tribunes”.

Pourtant, la présence de signes religieux dans l’Assemblée nationale française, devenue aujourd’hui source de polémique, contraste fortement avec un épisode souvent oublié de l’histoire du pays : il y a plus d’un siècle, les Français ont élu un député musulman.

Le médecin Philippe Grenier (1865-1944) est considéré comme le premier député musulman de l’histoire de France. Il entra au Parlement à la fin du XIXᵉ siècle, vêtu du burnous, du caftan et du turban algériens, après avoir remporté une élection partielle avec 51 % des voix au second tour. Il fut inscrit à la Chambre des députés comme membre de la gauche radicale.

Thomas Sibille, auteur de La place de l’Islam en France : Entre fantasmes et réalités, explique dans un entretien accordé à Echorouk : “À la fin du XIXᵉ siècle, la France est encore marquée par l’héritage de la Révolution : la liberté de conscience est perçue comme un élément naturel de la citoyenneté. La religion relève de la vie privée, et tant qu’un individu agit dans l’intérêt commun, sa foi n’est pas un obstacle.”

Il ajoute : “Philippe Grenier est élu non pas parce qu’il est musulman, mais parce qu’il est médecin, proche des classes populaires, apprécié pour son engagement social, ce qui était d’ailleurs directement lié à sa foi. Son burnous n’est pas perçu comme une provocation, mais comme le signe d’une expérience vécue en Algérie qui l’a profondément transformé. Aujourd’hui, c’est différent : l’islam n’est plus seulement une religion, il est devenu un marqueur identitaire, souvent associé dans les médias à la géopolitique, à la sécurité ou à l’immigration. Ce changement de perception ne vient pas de l’islam en lui-même, mais du climat politique qui l’entoure.”

Sibille poursuit : “L’époque de Grenier rappelait que l’on pouvait être musulman et pleinement français sans que cela pose question.”


La couverture du livre La place de l’islam en France : entre fantasmes et réalités, écrit par Thomas Sibille. Publié aux Éditions Héritage en juin 2021. Sur la couverture apparait Philippe Grenier au Parlement français, vêtu d’un habit traditionnel algérien, tel qu’il fut illustré par Le Petit Journal dans son édition du 24 janvier 1897.

À Pontarlier, où Grenier s’installe comme médecin en 1889, il acquiert rapidement la réputation d’un « médecin des pauvres ». Conseiller municipal, il mène de nombreuses campagnes sur les questions de santé publique et d’assistance sociale avant d’être élu député le 20 décembre 1896.

La ville écrit sur son site internet : “Il ne siège qu’une quinzaine de mois, mais son sérieux fait rapidement taire les sarcasmes visant ce personnage cultivant les paradoxes et les audaces, musulman au cœur d’un Haut-Doubs très catholique, et antialcoolique au pays de l’absinthe. Durant ce court mandat, il se fait remarquer par son intérêt pour les petites gens et pour les questions relatives à la Défense nationale.”

Thomas Sibille commente encore : “Philippe Grenier représente d’abord l’idée que la République ne doit pas demander à l’individu de renier son âme. Sa phrase : “La République doit respecter toutes les croyances, y compris celle des musulmans”, n’était pas une revendication communautaire, mais une affirmation de principe républicain. Dans la IIIᵉ République, il incarne une idée simple : on peut croire en Dieu, vivre sa foi, tout en étant loyal à la République, respectueux des lois, et engagé pour le bien commun.”

Ce qui transforma profondément la vision du monde de Grenier, le conduisant à se convertir à l’islam et à entrer dans l’histoire comme le premier député musulman de France, fut sa rencontre avec des musulmans lors d’une visite à son frère à Blida, en Algérie, à l’époque coloniale. Il fut profondément choqué par la misère généralisée et les mauvais traitements infligés aux Algériens par les autorités françaises.

À ce sujet, Sibille explique: “L’histoire de Grenier montre que la relation entre Français et Algériens n’a pas toujours été faite de conflits ou de malentendus. En Algérie, il a rencontré des hommes, des maîtres spirituels, des familles ; et c’est la qualité humaine de ces rencontres qui l’a conduit vers l’islam. Son parcours révèle que la conversion peut naître de l’admiration et de l’amitié, pas de la rupture, et qu’il existe une profondeur spirituelle dans le monde musulman que certains Européens avaient reconnue bien avant les crises contemporaines.”

Notre interlocuteur ajoute : “Son chemin rappelle qu’il existe, entre les deux rives de la Méditerranée, un pont possible, dès lors que l’on regarde l’autre sans peur.”

Thomas Sibille estime que le message de Grenier reste pertinent aujourd’hui : “L’islam en France n’a jamais été incompatible avec la République. Ce sont les lectures politiques qui ont changé, pas la compatibilité entre les deux.”

Quant au fait que cette figure soit aujourd’hui largement méconnue, il répond : “Parce qu’elle dérange les récits dominants. Elle contredit l’idée que l’islam serait forcément étranger et montre qu’un Français peut embrasser l’islam sans renier sa culture ni son engagement républicain. Philippe Grenier est un contre-exemple vivant aux simplifications contemporaines. Et les contre-exemples, dans les débats actuels, sont rarement valorisés. Mais justement, son existence rappelle que d’autres chemins sont possibles : calmes, raisonnables, profonds, et qu’ils ont déjà existé.”

Philippe Grenier est mort le 25 mars 1944. Ses funérailles réunirent une foule nombreuse. Son souvenir reste celui d’un médecin sincère, pieux et humble. Jusqu’à une époque récente, certains anciens de Pontarlier le décrivaient encore comme « l’homme à la barbe blanche, en burnous et en caftan, qui parcourait les quartiers à cheval pour répondre aux besoins des gens ».

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